dimanche 1 février 2026

LA SERENADE DES FAUX PROPHETES

                            Notre époque a réglé le problème du doute : chacun peut désormais parler au nom du divin, pourvu qu’il parle haut, fort et longtemps. Les faux prophètes n’imposent plus la foi. Ils imposent leur interprétation, sanctifient leur opinion et décrètent leur jugement. Gare à leurs contradicteurs, ils ne peuvent être que la progéniture du diable !

La foi a beau relever de l’intime, elle ne chemine jamais seule. Elle marche toujours flanquée d’un cortège : un texte sacralisé, une langue ancienne, et une armée d’interprètes chargés d’expliquer aux vivants ce que les morts voulaient dire. L’exégèse n’est donc pas un sacrement pédagogique, mais un dispositif de survie. Sans lequel, la révélation se rigidifie et avec lequel, elle est menacée de privatisation.

Là où la foi enflamme, l’exégèse devrait freiner. Là où la croyance s’enflamme, elle devrait refroidir. Car entre l’absence d’interprétation et son excès, l’humanité excelle à choisir la pire option. Notre monde contemporain semble avoir trouvé une belle parade avec l’exégèse personnelle, instantanée, auto-certifiée. A chacun son commentaire sacré, à chacun son sens ultime, à chacun sa vérité portable. Le texte ne se reçoit plus, il se conquiert. Et surtout, il se plie. 

L’exégèse moderne devient une source de préoccupation. Non plus comme discipline collective mais comme performance individuelle. Des figures surgissent de partout, les unes se proclamant mieux comprendre le message que les autres, que tous ceux qui les ont précédées. Ils ne se réclament plus d’une tradition, ils s'adonnent à la lecture pure. Les exégètes sans scrupules ne sont pas choisis, ils se choisissent. le problème n’est pas que chacun interprète, le problème est que certains transforment leur interprétation en mandat céleste

Gros paradoxe, l’exégèse, censée protéger le sens contre l’arbitraire, devient l’outil même de sa confiscation. Sous couvert de retour aux sources, on tarit la source ; sous prétexte de fidélité, on pratique l’amnésie sélective. Le texte est invoqué, mais l’histoire est degradée ; la lettre est mise en branle, l’esprit est mis en berne.

Les religions se spécialisent ainsi dans l'art de produire ces virtuoses de la certitude, ces entrepreneurs du sacré qui promettent l’absolu en format simplifié. Ils prospèrent dans un monde désorienté, friand de réponses magiques à des questions rationnelles. Et comme toujours, ce n’est pas le message qui change, c’est le "philosophe" qui le falsifie..

Les idéologies ont plus de pudeur. Monarchisme, socialisme, capitalisme, souverainisme... Leur prophète parle, ses disciples simplifient, ses héritiers vulgarisent, et ses successeurs trahissent. Puis on recommence. Elles ont cet avantage sur les religions, elles avouent leur revision, changent de prophète, le cas échéant, sans crise théologique majeure. Elles sont accommodantes au cours des evenments, à l'audience, à la réalite. Finalement, l’idéologie n'est-ce pas cette pensée qui survit à son auteur, mais rarement à sa première mise en pratique ?

Mais la paix sociale prônée par l’Ouroboros était bien cette idée sublime tellement sublime qu'elle en etait devenue suspecte car une paix qui inclut les bandits est soit une sagesse supérieure, soit une naïveté suicidaire. N'a-t-elle pas été confisquée, au fond, pour être dénaturée, édulcorée et mélangée par ses nouveaux amis condescendants et sa parentèle obséquieuse qui, à ses yeux, sont les seuls qui savent mieux, voient plus clair et entendent plus haut au point de lui brouiller le cerveau ? 

Pour corriger ces indélicats brouilleurs de cervelle de certain garnement ludopathe, les jababus relevaient le challenge de repréciser la pensée ouroborossienne. Loin de l’éternel phalanstère pour âmes fatiguées, son projet était d’une simplicité presque indécente : la paix globale prônée par l'ouroboros était une forme de libertarisme existentiel. Une nouvelle idéologie. Plus de “bons” d’un côté et de “mauvais” de l’autre, mais une nation traversée de contradictions assumées. L’État y devenait discret, la morale moins pressante et l’ordre public, une notion presque pudique. 

Accepter une coexistence sans hiérarchie morale immédiate pouvait aussi signifier   promouvoir une paix propice à la réforme ou le calme avant la correction..mais qu'il soit bien entendu que vouloir la paix de tous, c’est accepter que certains vivent encore comme s’ils ne la méritaient pas et supporter malgré tout qu’ils y aient droit !

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