On raconte qu’un chat partit un jour en pèlerinage. À son retour, les bêtes de la clairière vinrent lui tresser des couronnes et saluer sa piété neuve. Toutes, sauf la souris. Interrogée, elle répondit calmement que le pèlerinage renouvelle la foi mais ne métamorphose pas la nature. Le chat restait chat, même sanctifié par la route et la poussière des temples. Cette sagesse murine valait pour toutes les espèces : on peut laver les pattes, non les instincts.
L’hypocrisie de l’ouroboros n’avait pas encore atteint ce degré de raffinement où l’on feint l’indifférence à son propre profit. Il ne dissimulait guère la satisfaction que lui procurait le présent de sa nounou, la squaw. Il en discernait déjà les dividendes. Premièrement, la marmaille comme la racaille multipliaient les œillades complices pour neutraliser le gourou. Deuxièmement, son pacte sournois avec le monstre gagnait en probabilité de succès. Troisièmement, sa nature belliqueuse, vindicative et vaniteuse entrevoyait là l’occasion de solder ses comptes avec tous les haillonneux qui refusaient de mordre à l’hameçon de l’ubiquité.
Pourtant, fidèle à son fond retors, il avait tenu à y apposer sa marque. Il exigeait une osmose plus étroite dans l’alliance. Cette requête épousait d’ailleurs les vues de la marmaille, trop souvent décontenancée par les débordements de la racaille. Car l’entreprise demeurait fragile : il s’agissait de saboter méthodiquement les accusations contre les larbins du monstre afin de leur conférer une blancheur d’ange. Voudrait on aussi les rendre "dignes" de se mettre au service de l’ouroboros ? La racaille comprendrait-elle la nécessité de la mesure dans l’excès ?
Le défi restait entier. Cela allait de soi. Une tempête grondait. Là où le gourou prêchait l’attachement au mât pour traverser l’orage, l’ouroboros, lui, dressait la table et conviait sa traîtraille batracienne à la bombance. Festoyer quand il fallait résister ; célébrer quand il fallait tenir. Le mamba noir, larbin noir au cœur aussi sombre que le charbon, brûlait déjà de s’y joindre.
C'était ahurissant. Les uns invoquaient la discipline pour survivre à la tourmente, les autres trinquaient à l’approche de l’éclair. Mais la souris, tapie dans l’herbe, n’oublie jamais que ni le pèlerinage ni la tempête ne changent la nature profonde des prédateurs. Et elle attend, basse de tête, haute de regard.
Il était devenu le point d’ancrage des parasites sociaux, le pivot immobile autour duquel s’agrippaient les ambitions stériles et les fidélités intéressées. De lui partaient des ondes troubles, des interférences savamment entretenues qui brouillaient le réseau de la communication publique. Chaque message se voyait altéré, chaque parole filtrée, chaque intention suspectée avant même d’être entendue. Là où l’on espérait un relais, on trouvait un écran ; là où l’on cherchait un pont, on rencontrait un siphon.
Il ne bâtissait pas, il retenait. Il ne clarifiait pas, il compliquait. Et plus la tempête grondait, plus il resserrait autour de lui ce cercle d’obligés qui prospéraient dans le trouble, comme si le chaos était devenu leur écosystème naturel.
Ainsi l’ouroboros, en prétendant préserver l’ordre, entretenait le désordre, poursuivait le chaos. Car certaines forces ne se contentent pas de freiner l’histoire : elles la font tourner en rond, jusqu’à l’épuisement des plus patients...
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