Était-ce de l’inconscience ? De la passivité éclatante ? Ou cette nonchalance enjouée que certains arborent lorsqu’ils feignent de ne pas croire à l’inéluctable ?
Le comportement de l’homme devant sa mort prochaine demeure un sujet d’une extrême délicatesse. Il y a le condamné en sursis que la menace n’effraie plus ou bien l’agonisant hilare qui tourne la fin en dérision sinon l’intrépide qui s’élance vers le gouffre comme vers une conquête. Et puis il y a celui qui sait, parfaitement, mais choisit d’habiter le déni. La mort, pourtant, ne cesse de se rappeler à notre souvenir, avec une régularité presque pédagogique.
Dans un autre registre, on ne pouvait pas soutenir que l’avertissement de Satan n’avait pas été reçu. Il l’avait été. Distinctement. Notamment par l’ouroboros.
Mais le bambin qui jouait avec les allumettes, fidèle à sa nature, préférait la diversion. À la suite de sa nounou, la squaw, il avait piqué une crise d’ego dont la théâtralité dissimulait mal l’angoisse. La fâcherie d’Imeldasse ne faisait qu’exacerber ce tumulte intime. Ce blues domestique etait devenu le camouflage opportun : derrière la querelle privée, on pouvait masquer le malaise public.
Car le vrai trouble était ailleurs. Le peuple ne vibrait plus. Les haillonneux doutaient. L’engouement se fissurait.
Face à cette érosion silencieuse, son ipséité, vaniteuse et craintive, avait activé le mode de survie. Il avait compris que Satan ne plaisantait pas. Et comme il était celui qui avait le plus à perdre, il avait battu le rappel de la traitraille ubiquitaire et sur consultation de ses conseillers de l'ombre parmi les forces des ténèbres, il penchait pour la marche arrière. Non pas repentance. Non pas rectification. Mais recul stratégique.
Comme toujours, le sale ouvrage serait confié au gourou. C’était la seule besogne que l’ouroboros consentait à déléguer. Et souvent dans les hautes affaires publiques, les vraies questions étaient de sales affaires.
L’ouroboros gardait la posture, le gourou assumait l’épreuve. Ainsi, l’ouroboros était devenu la calamité gouroulandaise. Car la résilience d’un pays repose, d’abord et enfin, sur la confiance. Confiance horizontale entre les acteurs, confiance verticale envers celui qui prétend guider.
Que valait à présent l’ouroboros ? Était-il moteur ou frein ? Était-il vision ou vertige ?
La situation avait pris une tournure dramatique bipolaire. Juché sur son taureau noir, grisé par la puissance mais inquiet de la trajectoire, il voyait son proto avancer plus vite que ne le permettait son instinct de conservation. Plutôt que d’en canaliser l’élan, il avait choisi la vieille méthode des lopettes, opposer l’énergie naissante à ses propres forces régressives. Diviser pour contenir. Ralentir en fracturant. Neutraliser en opposant.
Mais le danger était que tenter de brider un mouvement en l’écartelant, c'était aussi risquer d’embraser l’attelage tout entier.
Et peut-être était-ce cela, au fond, la véritable inconscience : croire que l’on peut survivre éternellement en reculant, que l’on peut préserver sa couronne en affaiblissant son propre royaume. Il est des marches arrière qui ne sauvent pas mais révèlent seulement que le conducteur a perdu la route.