Tout ce qui est légal n'est pas nécessairement légitime ; mais aucune légitimité durable ne peut prospérer en dehors de la loi.
Quelle que soit la violence d'une métamorphose, l'œuf ne devient pas un oiseau adulte par la seule force de son désir. La larve ne s'affranchit pas instantanément de sa condition, pas plus que le fœtus ne se réveille homme accompli. Ainsi en allait-il de l'ex-Ouroboros, désormais engagé dans sa corvidisation laborieuse.
Il n'était encore qu'un corbillot délaissé, un être au duvet grisâtre dont les géniteurs eux-mêmes semblaient avoir fui l'apparence inachevée. Réduit à exsuder sa propre fiente pour attirer quelques vermisseaux, il attendait que le temps accomplisse ce que la volonté seule ne pouvait imposer : le noircissement de son plumage et l'avènement de sa véritable nature.
Pendant ce temps, les grandes proclamations qui avaient jadis embrasé les plaines de Gourouland avaient mystérieusement disparu.
Les immenses étendards du souverainisme, autrefois agités avec frénésie, avaient été pliés avec soin et rangés dans les greniers poussiéreux de l'Antre de la monstritude.
Les trompettes qui promettaient la justice ne soufflaient plus qu'un air timide, presque honteux.
Les gardiens autoproclamés de la prospérité nationale s'étaient soudainement découvert des vertus diplomatiques.
Les serments de rupture étaient devenus des appels à la continuité ; les imprécations contre les puissances lointaines avaient laissé place à des révérences prudentes. Tonton, honni un temps, était désormais sollicité pour apporter sa sanctification !
Les chaînes qu'on dénonçait hier semblaient désormais moins lourdes à porter que le fardeau de la liberté elle-même. Le monstre etait désormais un convive d marque au banquet du traitre !
Le peuple gouroulandais observait, incrédule, cette étrange mue idéologique. Les promesses d'autonomie économique, de renaissance institutionnelle et de souveraineté retrouvée reposaient désormais dans un placard verrouillé dont nul ne semblait posséder la clé. Les slogans d'autrefois n'étaient plus que des reliques accrochées aux murs, témoins silencieux d'une ferveur disparue.
Satan, depuis les profondeurs sulfureuses de l'Érèbe, contemplait le spectacle avec satisfaction. Entre les corbeaux et lui existait une vieille complicité, forgée dans les ténèbres et entretenue par les renoncements successifs des puissants. Le corbillot n'avait pas encore achevé son infiliation, mais il apprenait vite : chaque concession arrachée à ses convictions originelles noircissait un peu plus ses plumes.
La Nounou avait façonné son masque de sévérité ; le Gourou lui avait prêté le manteau de la compétence. Pourtant, ces artifices s'effritaient sous les assauts de la réalité de la métamorphose. Le masque était tombé de lui-même ; le manteau gisait en lambeaux, abandonné au milieu de la cour.
Les forces de l'immobilisme avaient-elles finalement remporté la bataille ? Fallait-il s'apitoyer sur les haillonneux et gouroulandais qui avaient cru, avec une naïveté coupable, qu'un système enraciné depuis des décennies pouvait être renversé par la seule ardeur des foules et la seule puissance des slogans ?
Les murailles du système n'avaient fait que ployer un bref instant avant de retrouver leur verticalité, tandis que les révolutionnaires d'hier apprenaient, à leurs dépens, que les monstres les plus redoutables ne meurent jamais vraiment : ils changent simplement de visage.
Pourtant, les gouroulandais les plus anciens se refusaient à prononcer l'épitaphe du rêve. Ils savaient que le Gourou appartenait à une autre espèce, plus rare et plus inquiétante : celle des phénix.
Le phénix ne triomphe pas en échappant aux flammes ; il triomphe en acceptant d'y disparaître pour renaître de ses propres cendres. Et malheur aux gardiens de l'immobilisme qui, croyant avoir étouffé l'incendie, ne réalisent pas qu'ils ne veillent plus que sur un tas de braises encore tièdes.
Pendant ce temps, la Corbesse et la Corbelle becquetaient goulûment le miel noir, rivalisant d'ardeur pour modeler l'avenir de leur trouple, les gouroulandais comprenaient peu à peu que la révolution annoncée n'avait peut-être été qu'une étape intermédiaire d'une métamorphose plus banale : celle qui transforme les oiseaux de tempête en oiseaux de palais.
Le souverainisme, quant à lui, dormait désormais derrière une porte close, enveloppé dans un drap, comme un vieux drapeau qu'on n'ose ni brûler ni brandir.