vendredi 29 mai 2026

LA TRAGICOMEDIE DES LUNES POLITIQUES

Résister au changement n’est pas donné à tous, surtout aux esprits persuadés de leur fertilité intellectuelle. Le véritable changement ne naît presque jamais du vacarme des débats, mais d’une lente maturation intérieure d'idées jusqu’à devenir comportement. 

Les peuples changent moins sous l’effet des démonstrations que sous celui des récits capables de saisir leur imaginaire. Ainsi, les idées progressent surtout par les tribuns, les écrivains et les orateurs qui leur donnent chair et cadence. Sans discours, même les vérités les plus solides meurent dans l’abstraction.

Les oiseaux de Minerve, accommodants et racoleurs, s’étaient empressés d’entériner la tragédie des primo inter pares. Tentative opportuniste d’inverser la règle : le gourou n’avait jamais appartenu à cette catégorie. Tout rappelait plutôt une vieille répétition gouroulandaise : la tragicomédie des lunes politiques.

Narcisse hier, l’ouroboros aujourd’hui. Des lunes régnant d’une lumière empruntée à leur soleil. Quand survint l’éclipse, elles découvrirent leur nudité. Sans le mentor solaire, elles n’avaient jamais brillé. Sans éclat propre, elles n’étaient plus que des baudruches dégonflées.

Comme Narcisse, l’ivresse hubristique de l’ouroboros s’était achevé tragiquement. Sous l’ombre douillette du gourou, il avait dilapidé le sucre du pouvoir par gloutonnerie et le sel par épicurisme. Le temps du piment semblait venu.

Le statut de fils de Satan s’imposait désormais. Satan demeurait son ultime garantie. Et pour l'obtenir, il fallait payer la rançon exigée par Satan. Il fallait occire le gourou, une sacrée affaire compliquée.

La marmaille était divisée, la grande clique avait opposé une fin de non-recevoir. La racaille, elle, refusait désormais les scénarios sanglants de l’état-major ethnique. On ne la reprendrait plus à jouer les assassins de jeunots.

Le grand animal, consulté en urgence, avait réservé sa réponse. Le chef assassin vivait sa lune de miel. Quant au poussin de condor, il n’avait livré que quelques maléfices faméliques mais redoutables.

A l'issue des consultations, le modus operandi retenu etait de harceler les haillonneux, organiser l'ingouvernabilité, accuser et embastiller proprement le gourou.

Dans les chaleurs orientales, Hadès, fils déchu de Satan, aboyait encore. Il croyait pouvoir achever, avec sa clique de fripouilles carbonisées, ce qu’il avait commencé.

Le gourou était déjà dans l’arène. En plein jour, il s’était introduit dans le moteur même de l’auto dont l’ouroboros tenait le volant. La scène avait quelque chose de grotesque : il fallait encore guider et surveiller cet éternel gamin qu'on avait naguère baigné poupine et habillé pour l’obliger à respecter ses propres promesses.

L’ouroboros restera ce garnement jouant avec le feu. Mais en une journée, il avait goûté à toute la pression que le monstre avait portée durant cinq ans. La chair de poule l’avait gagné, plus encore à l’idée que le gourou allait lui couper les vivres.

Sa famille était effondrée. Sa racaille batracienne se terrait. Sa nounou se décomposait. Sa traitraille ubiquitaire demeurait sidérée. Il sentait même ses forces ténébreuses s’éloigner au fur que les perles de son chapelet changeaient de couleur.

Le temps n’était-il pas venu de reprendre son laraire volant ?

La pintade de Tangun vivait, elle aussi, sa tragédie. Accepterait-elle seulement de siéger sous la coupole d’un terro-terro ?

samedi 23 mai 2026

L'ERRANCE COSMIQUE

Le collier de tripes serti de têtes de vautours avait été apprêté par les maroquiniers parmi les plus adroits des forces des ténèbres ancestrales, dans un art funèbre accompli. Mais la messe noire ne s’était pas déroulée comme prévu. Elle s’était soldée par un rendez-vous manqué. Satan n’avait pas répondu à l’invitation de l’ouroboros. L'on avait pensé, en premier lieu, à la présence gênante de la nounou qui avait infligé au démon un de ses pires goumins. N'avait-elle pas choisi le monstre de Frankeinstein ?

Et ce n'était pas faux dans une certaine mesure. Sauf que, dorénavant, Satan exigeait beaucoup plus. Il avait revu et corrigé ses conditions. 

Oui, être fils de Satan ne devait plus etre pas une fonction provisoire, un boubou qu'on pouvait enfiler et quitter à guise, mais une qualification définitive ! Et comme toute chose définitive, cela ne se négocierait plus comme un contrat. Mais plutôt comme un abonnement sans aucune possibilité de résiliation. Avec des paiements immédiats sur présentation de factures d'intérêts composés sur l' éternité, à l'improviste.

Malgré moult interventions et autres propositions de substituts, le démon etait reste ferme. Il n'allait plus adouber des ignorants impertinents comme Judas, encore moins des vampires encagoulés comme Hades. Et surtout charmer des criminels froussards comme le larbin noir. Il fallait désormais avoir des couilles pour se ragaillardir de sa satanée compagnie. Il fallait etre non plus simplement un vrai traitre mais mieux un sacré chien ! 

Le démon n'était prêt à acheter l’âme de l'ouroboros qu'en échange de la tête du gourou.  Le gourou, un des humains qui lui posait le plus de probleme, qui se moquait de lui sans retenue dans son domaine de predilection. Tant que le gourou vivait, ses chances de son implantation dans ce havre infernal rêvé du gourouland etaient compromises. Ce n'est que tant mieux, alors, si la même gêne était éprouvée beaucoup plus par l'ouroboros. 

Les portes du pouvoir absolu et durable ne pouvaient s'ouvrir, effectivement, devant l'ourobors qu'avec l'effacement du gourou. C'était sa conviction intime et celle de toute la racaille batracienne, sa nounou en tête. Alors, il ne fallait point invoquer un quelconque encrassement biologique. 

Il avait donc fait le service minimum. Congedier le gourou était, pour lui, le livrer à Satan. Opération stratégique pensait il du fond de ses méninges pourris de vanité. Il connaissait trop bien les haillonneux et redoutait particulièrement leurs feulements étranges et leur délire mystique ! 

Mais était-ce suffisant ? Le monstre, en son temps, avait fait beaucoup plus et donc clairement il allait devoir se mouiller davantage. Et ce ne sont pas ses épouvantables éléments alpha et beta qui lui seraient d'un grand secours. Peut etre la nounou, qui, confiante de ses charmes sur Satan, pouvait toujours essayer une intercession ?

Au bout du compte, Satan pourrait bien lui vendre ce pouvoir mais sans le mode d'emploi !

Satan pourrait lui assurer la jouissance exclusive du palais mais pas la garantie d'y vivre en paix et dans la sérénité. 

Et malgré tout, cette ignominie suffirait-elle à clore la guerre entre Satan et le gourou ? Dans ce genre de conflit, y a-t-il seulement un vainqueur ? Ne change-t-on pas simplement de niveau de perte ?

Aucune étoile ne vit seule dans le vide absolu : même les plus brillantes ont des voisins un peu toxiques.

Dans l’immensité silencieuse du ciel, chaque lumière subit des attractions invisibles, des collisions discrètes, des influences insaisissables. Certaines étoiles ne s’éteignent pas : elles sont mises en mode faible luminosité par des astres déjà morts qui refusent d’éteindre leur ego cosmique.

Ces derniers finissent par apprendre à l’étoile à briller moins, jusqu’à lui faire croire que le mode sombre est son état naturel, qu’il faudrait transcender en allant quêter la lumière.

Laquelle étoile est en situation ? Bonne question… mais en cosmologie comme en politique, la réponse dépend toujours de celui qui écrit le ciel.

Une étoile, toutefois, ne cesse pas vraiment d’être étoile. Elle peut être mal entourée, mal conseillée, mal interprétée mais elle reste réelle.

Et parfois, il suffit d’un changement de ciel, ou d’un simple éloignement stratégique, comme disent les diplomates, pour que la lumière revienne sans avoir changé de nature. 

Comme quoi, même dans l’univers, la distance est parfois la meilleure thérapie.

dimanche 17 mai 2026

NOTRE TONTON INCREVABLE...

La drôle de guerre continuait à travers ses conséquences insidieuses dans l’existence des peuples. Elle était drôle non pas seulement parce qu'elle en avait redéfini le concept mais surtout qu'il fallait y regarder de plus près et plus longtemps pour en connaitre le vainqueur. 

L’Empereur rouge avait compris avant les autres qu’il etait la cible véritable de Teddy. Lequel, comme on s'y attendait, avait relancé la lutte éternelle pour la prééminence de son pays et ne reculait devant rien pour la renaissance de son pays. Sa seule erreur fut d'avoir approché Teddy en premier. Sur insistance de Soso, il faut le dire. Il lui avait soumis son offre : un partage négocié des zones d’influence, présenté comme un compromis raisonnable.

Teddy, fort surpris, avait écouté. Il savait que, derrière les sourires et les poignées de main, les empires ne parlaient jamais de paix. Ils parlaient seulement de rapports de force. Teddy avait pense que c'était un signe de faiblesse et avait préféré ignorer l'offre. Ce manque d'enthousiasme ne surprit guère l’Empereur rouge, pour qui, Teddy ne faisait que repousser l’inévitable. 

Car les grandes puissances finissaient toujours par se partager le monde lorsqu’elles comprenaient qu’aucune d’entre elles ne pouvait le posséder entièrement. Maintenir leur statut exigeait renouvellement industriel permanent d'une part comme d'autre part, l'essor de leurs complexes militaro-industriels exigeait des tensions permanentes, des ennemis crédibles et des guerres suffisamment longues. Objectif suprême : l’entretien de leurs gigantesques machines.

On attendait donc, dans les chancelleries comme dans les marchés financiers, de connaître le nouvel équilibre auquel les grands étaient secrètement parvenus. L’Empereur rouge avait-il corsé son offre ? Teddy avait-il consenti à quelles concessions ? Soso avait il-été consulté ? 

Mais au milieu de ces jeux impériaux, une question plus fondamentale s’imposait : pourquoi la vie était-elle devenue subitement si difficile sur Terre ? Pourquoi l’homme moderne, entouré de technologies prodigieuses et de connaissances inégalées, semblait-il plus inquiet, plus instable et plus désorienté que ses ancêtres ?

L’homme n’a pourtant créé ni l’air qu’il respire, ni l’eau qu’il boit, ni le sol qui le nourrit. Et il est probable qu’il ne les créera jamais véritablement. Les éléments essentiels de la vie lui ont simplement été donnés avec la nature et les animaux pour compléter sa subsistance et orner son existence. Toute civilisation repose d’abord sur ces dons premiers. Sans eux, ni science, ni économie, ni armée, ni empire ne subsistent plus de quelques jours.

Pourtant, parce que ces biens fondamentaux sont accessibles et paraissent aller de soi, l’homme les banalise. Il les traite comme des évidences secondaires pendant qu’il érige ses propres productions au rang de finalité suprême. Il mesure désormais la valeur du monde à l’aune de ce qu’il fabrique, de ce qu’il extrait, de ce qu’il vend ou accumule, oubliant progressivement ce qui rend tout cela possible. Ainsi, l’humanité s’est mise à célébrer l’artifice tout en négligeant les conditions mêmes de son existence.

Le véritable enjeu n’était donc peut-être pas de dominer la planète, mais d’apprendre à préserver ce qui la rend habitable, ce qui fonde la cohabitation. Une alliance authentique pour la sauvegarde de la vie devrait succéder aux écologismes marginaux ou folkloriques qui, trop souvent, se réduisent à des querelles partisanes, à des postures morales ou à des marchés opportunistes. Il ne s’agissait plus seulement de sauver quelques espèces emblématiques ou de réduire des statistiques climatiques : il fallait réconcilier l’homme avec les fondements matériels et spirituels de sa propre survie.

La drôle de révolution continuait au Gourouland, aussi. 

Il est communément admis qu’un homme ou une femme qui se joue d’autrui finit fatalement par devenir, à son tour, le jouet d’une autre femme, d'un autre homme. Le goumin aurait-il donc son propre karma ? Une loi secrète de réversibilité par laquelle les manipulateurs finissent eux-mêmes manipulés, les traîtres trahis, les stratèges absorbés par des stratégies qui les dépassent ? Peut-être existait-il, au cœur même des relations humaines, une mécanique invisible qui se chargeait tôt ou tard de rétablir certains équilibres.

À supposer que Satan et le monstre de Frankenstein fussent des hommes, la position de la nounou n'en était que plus délicate. La traitraille ubiquitaire commençait-elle à comprendre l’étendue de son problème ? 

Il est relativement facile de dérober une marchandise ; le véritable défi consiste ensuite à trouver à qui la vendre sans se condamner soi-même. Ainsi l’ouroboros était-il devenu une patate brûlante entre leurs mains. Chacun voulait s’en débarrasser sans en assumer le poids. L’objet, la créature ou peut-être le secret qu’il représentait était devenu trop encombrant pour être gardé, trop dangereux pour être détruit et trop compromettant pour être revendiqué. À qui le fourguer ? Qui accepterait d’en partager le fardeau, la culpabilité et les conséquences ? Même les plus cyniques semblaient hésiter devant ce legs empoisonné.

Le sort semblait désormais jeté. Le dernier esclandre du garnement qui s'était remis à jouer avec les allumettes, avait achevé de convaincre les plus lucides de son irresponsabilité foncière. Car il fallait une étonnante vacuité pour persister dans ces gamineries politiciennes à une heure aussi grave de l’Histoire. 

N'est ce pas que tandis que les puissants jouaient avec les nerfs du monde, les conséquences réelles de leurs caprices étaient supportées par les pauvres hères des contrées alkebulanaises, abandonnées à des potentats vaniteux, désorientés et incapables de penser au-delà de leur propre survie politique ?

L’Alkebulan demeurait atone. Comme pétrifiée par la brutalité de la crise et par la rapidité avec laquelle le désordre se propageait. Les peuples regardaient monter les prix, disparaître les opportunités et se multiplier les humiliations collectives avec cette lassitude des terres longtemps habituées à subir l’Histoire plutôt qu’à la conduire. Les palais continuaient leurs cérémoniaux creux, les discours officiels promettaient des lendemains imaginaires, tandis que les jeunesses erraient sans horizon entre exil, colère et résignation.

 Au Gourouland, déjà, le gourou identifiait l'ouroboros à l'idiot utile de la révolution, l'accélérateur nécessaire pour lever le reste des taupes contre-révolutionnaires tapies dans l'ombre. Hé oui, le système, capitaliste pour ne pas dire le nom, gardait intact sa force de frappe et faisait preuve d'une formidable résistance. 

Et à l'instar de l'ouroboros qui s'était livré poings et pieds liés au Tonton increvable, les élites alkebulanaises semblaient vivre dans une temporalité parallèle, à contre-sens de l'histoire. Certaines continuaient de singer les anciennes métropoles avec un zèle presque pathétique ; d’autres se réfugiaient dans des rhétoriques identitaires grandiloquentes qui masquaient difficilement l’absence de projet véritable. L’indépendance avait parfois changé les drapeaux sans réellement transformer les structures mentales. Beaucoup gouvernaient encore comme des intendants précaires d’un ordre mondial qu’ils prétendaient pourtant dénoncer.

Et cependant, sous cette apparente inertie, quelque chose continuait de couver. Une fatigue historique, peut-être, de civilisations humiliées, repues de frustration, ruminant leur malheur en silence jusqu’au moment où une génération finira par transformer ce ressentiment diffus en volonté collective, de faire de cette volonté un vecteur de progression inarrêtable.

Peut-être était-ce cela le fondement de cette agitation des grandes puissances qui avaient perçu l'intensité de la vague qui prenait naissance. Le vieux récit de la domination s’essoufflait. Et avec lui, les justificatifs éculés de l'ordre suranné dont ils s'échinent à longueur de temps à maintenir loin du point du rupture. Les peuples supportaient encore le poids des structures anciennes, mais l’adhésion intérieure se fissurait peu à peu. Et lorsqu’un monde cesse d’être cru, il commence déjà à s’effondrer.