lundi 17 août 2026

L'INFILIATION DEMONIAQUE ?

Satan pere avait il entendu les appels du pied pressants ou agreait il enfin les offrandes du Corbelet ?  Toujours est il que le cor de la démonie avait retenti, évoquant une réunion d'urgence de la filiation démoniaque pour l'examen d'une nouvelle adhésion, une cérémonie d'accueil d'un nouveau frere en Satan. 

Bref, un papa avait convoqué ses enfants.. Et notre corbeau en puissance, flanqué du grand animal et du larbin noir au coeur noir, aussi noir que le charbon noir, avait répondu à l'appel. 

En tout état de cause, l'affaire était jugée suffisamment sérieuse pour que les anciens de la confrérie quittassent leurs tanières, leurs antres et leurs cabinets de compromission. On n'accueillait pas n'importe qui dans la famille. Pour entrer dans la grande fraternité des corrupteurs, il fallait avoir fait ses preuves : savoir mentir sans rougir, trahir sans trembler, jurer fidélité tout en préparant déjà son prochain reniement.

Il etait important, a ce niveau, d'exhumer des calendes démoniaques, le dialogue qui, naguère, avait consacré l'accueil du frere valachiote. 

— Frère, lui dit-il, pourquoi souhaitez-vous rejoindre notre filiation ?

— Parce que j'ai beaucoup appris de vous.

— Et quelles sont vos qualités ?

— Je sais transformer mes intérêts en principes, mes échecs en complots, mes reniements en stratégie et mes ambitions personnelles en destin national.

Un vieux démon se leva pour applaudir.

— Excellent ! Il a compris l'essentiel : chez nous, le vice ne disparaît jamais ; il change simplement de vocabulaire.

On passa alors à l'épreuve initiatique.

On lui présenta trois portes.

Sur la première était écrit : TRAHISON.

Sur la deuxième : COMPROMISSION.

Sur la troisième : POUVOIR.

Le candidat regarda les trois portes et demanda :

— Et si je prends les trois ?

Le silence fut suivi d'une ovation.

Le Grand Maître descendit alors de son trône, posa une main sur l'épaule du nouveau frère et prononça la formule consacrée :

— À partir de ce jour, tu n'auras plus d'amis, seulement des intérêts ; plus de principes, seulement des circonstances ; plus de vérité, seulement des versions.

Puis il lui remit l'insigne de la confrérie.

— Bienvenue parmi les nôtres.

Et toute la filiation démoniaque répondit en chœur :

— Il est des nôtres !

Le secrétaire général inscrivit soigneusement son nom au registre.

À la rubrique qualités particulières, il hésita un instant avant d'écrire :

« Potentiel exceptionnel. Déjà presque l'un des nôtres. »

Les jabbaus pouvaient s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme. Ils avaient bien observé le Corbeau, ses manières, ses silences et surtout cette étrange façon qu’il avait de tourner autour du troupeau sans jamais s'y meler. 

Car lorsque le comportement d'un individu vous paraît louche, c’est souvent que la nature de son jeu vous échappe encore... Pour ainsi dire, il faut toujours prêter l’oreille à sa logique subjective, à ce fameux instinct qui, contrairement à ce que l’on voudrait parfois nous faire croire, n’est pas nécessairement ce murmure du diable.

Était-ce de l’avarice ou de la cupidité ? Les deux, peut-être. Le Corbeau, précisément, avait toujours eu l’art de se tenir à la frontière entre les deux. Etait-il donc pertinent de chercher à les distinguer chez le Corbeau ? 

Ne nous avait-on pas enseigné, dans les catéchismes élémentaires, que deux loups affamés lâchés dans un troupeau ne feraient pas davantage de dégâts qu’un leader habité par ces deux passions ?

On nous avait aussi appris qu’il était plus facile de déplacer les montagnes que d’arracher ces deux passions du cœur de l'homme. 

Lorsqu’avarice et cupidité se donnent la main, ce n’est plus le troupeau qu’il faut surveiller mais le berger, plutot. 

mardi 11 août 2026

LA PEUR RENTREE...

Ouroboros ou Corbelet, le traître restait un traître. Et le parricide, déjà lourd à porter, avait encore aggravé son cas lorsqu’il s’etait mis à rogner sournoisement silencieusement le carquois de la squaw. 

C’est que le Corbelet manifestait de la colère. De la peur rentrée, en vérité. Car la colère naît souvent d’un attachement irraisonné à ce que l’on croit posséder, au point que sa seule perte devient inconcevable. On ne défend plus alors un bien : on défend une emprise. Exactement comme Satan administrait son empire — l’empire des ténèbres — en confondant possession, domination et droit divin.

Bref, le Satan dont il rêvait ardemment de devenir le fils, et surtout le digne héritier gouroulandais, se voyait déjà couronné par sa propre infatuation.

Il ne serait plus question, désormais, que les larbins informes accourent jusqu’à son fromage, comme dans la fable. C’est lui qui irait virevolter au-dessus de leurs museaux, distribuant les miettes, les ordres et les boulets. Il avait donc entrepris de tout concentrer entre ses mains : pour avoir les coudées plus franches, confectionner des boulets plus lourds, agir plus vite… et surtout frapper plus fort son mortel ennemi, le Gourou.

La maman nounou, ahurie, le regardait ainsi répartir sa charge entre sa Corbesse et sa Corbelle : deux sinistres compagnes qui avaient chacune colonisé une mine et dont les galeries semblaient désormais communiquer directement avec les entrailles du pouvoir.

Se rendrait-elle compte, trop tard, de sa bévue ?

Car il est des erreurs que l’on ne corrige qu’après avoir nourri le monstre qu’elles prétendaient contenir.

Et puis, il y avait cette vieille loi du pouvoir : il n’y a que le pouvoir pour arrêter le pouvoir.

Quant à son baby-boss, ce garnement qui avait aimé jouer avec le feu avant de devenir ce Corbelet présomptueux, il lui fallait désormais quelqu’un pour lui apprendre que toute puissance sans frein finit par se retourner contre celui qui la chevauche.

Et qui, mieux que le Gourou, son ancien maître et désormais son mortel ennemi, pouvait lui enseigner l’art de retenir ses pulsions démoniaques ?

Le disciple avait voulu dépasser le maître.

Il venait peut-être, sans même s’en apercevoir, de lui offrir le seul argument dont celui-ci avait besoin pour reprendre la main.

   

mardi 4 août 2026

L'EPREUVE DES BRAISES

Tout ce qui est légal n'est pas nécessairement légitime ; mais aucune légitimité durable ne peut prospérer en dehors de la loi.

Quelle que soit la violence d'une métamorphose, l'œuf ne devient pas un oiseau adulte par la seule force de son désir. La larve ne s'affranchit pas instantanément de sa condition, pas plus que le fœtus ne se réveille homme accompli. Ainsi en allait-il de l'ex-Ouroboros, désormais engagé dans sa corvidisation laborieuse.

Il n'était encore qu'un corbillot délaissé, un être au duvet grisâtre dont les géniteurs eux-mêmes semblaient avoir fui l'apparence inachevée. Réduit à exsuder sa propre fiente pour attirer quelques vermisseaux, il attendait que le temps accomplisse ce que la volonté seule ne pouvait imposer : le noircissement de son plumage et l'avènement de sa véritable nature.

Pendant ce temps, les grandes proclamations qui avaient jadis embrasé les plaines de Gourouland avaient mystérieusement disparu. 

Les immenses étendards du souverainisme, autrefois agités avec frénésie, avaient été pliés avec soin et rangés dans les greniers poussiéreux de l'Antre de la monstritude.

Les trompettes qui promettaient la justice ne soufflaient plus qu'un air timide, presque honteux.

Les gardiens autoproclamés de la prospérité nationale s'étaient soudainement découvert des vertus diplomatiques. 

Les serments de rupture étaient devenus des appels à la continuité ; les imprécations contre les puissances lointaines avaient laissé place à des révérences prudentes. Tonton, honni un temps, était désormais sollicité pour apporter sa sanctification ! 

Les chaînes qu'on dénonçait hier semblaient désormais moins lourdes à porter que le fardeau de la liberté elle-même. Le monstre etait désormais un convive d marque au banquet du traitre !

Le peuple gouroulandais observait, incrédule, cette étrange mue idéologique. Les promesses d'autonomie économique, de renaissance institutionnelle et de souveraineté retrouvée reposaient désormais dans un placard verrouillé dont nul ne semblait posséder la clé. Les slogans d'autrefois n'étaient plus que des reliques accrochées aux murs, témoins silencieux d'une ferveur disparue.

Satan, depuis les profondeurs sulfureuses de l'Érèbe, contemplait le spectacle avec satisfaction. Entre les corbeaux et lui existait une vieille complicité, forgée dans les ténèbres et entretenue par les renoncements successifs des puissants. Le corbillot n'avait pas encore achevé son infiliation, mais il apprenait vite : chaque concession arrachée à ses convictions originelles noircissait un peu plus ses plumes.

La Nounou avait façonné son masque de sévérité ; le Gourou lui avait prêté le manteau de la compétence. Pourtant, ces artifices s'effritaient sous les assauts de la réalité de la métamorphose. Le masque était tombé de lui-même ; le manteau gisait en lambeaux, abandonné au milieu de la cour.

Les forces de l'immobilisme avaient-elles finalement remporté la bataille ? Fallait-il s'apitoyer sur les haillonneux et gouroulandais qui avaient cru, avec une naïveté coupable, qu'un système enraciné depuis des décennies pouvait être renversé par la seule ardeur des foules et la seule puissance des slogans ?

Les murailles du système n'avaient fait que ployer un bref instant avant de retrouver leur verticalité, tandis que les révolutionnaires d'hier apprenaient, à leurs dépens, que les monstres les plus redoutables ne meurent jamais vraiment : ils changent simplement de visage.

Pourtant, les gouroulandais les plus anciens se refusaient à prononcer l'épitaphe du rêve. Ils savaient que le Gourou  appartenait à une autre espèce, plus rare et plus inquiétante : celle des phénix.

Le phénix ne triomphe pas en échappant aux flammes ; il triomphe en acceptant d'y disparaître pour renaître de ses propres cendres. Et malheur aux gardiens de l'immobilisme qui, croyant avoir étouffé l'incendie, ne réalisent pas qu'ils ne veillent plus que sur un tas de braises encore tièdes.

Pendant ce temps, la Corbesse et la Corbelle becquetaient goulûment le miel noir, rivalisant d'ardeur pour modeler l'avenir de leur trouple, les gouroulandais comprenaient peu à peu que la révolution annoncée n'avait peut-être été qu'une étape intermédiaire d'une métamorphose plus banale : celle qui transforme les oiseaux de tempête en oiseaux de palais.

Le souverainisme, quant à lui, dormait désormais derrière une porte close, enveloppé dans un drap, comme un vieux drapeau qu'on n'ose ni brûler ni brandir.