La crise, dit-on, donne naissance au leader. Comme dans les contes et légendes, par hasard ou par chance, lorsque l’ordre vacille, une figure surgit pour combler le vide ; les héros épiques se lèvent lorsque le véhicule de l'histoire tombe en panne à un carrefour.
Mais les temps difficiles ne font pas toujours apparaître les hommes les plus chanceux. Fort heureusement, fort opportunément, ils révèlent aussi ceux qui savent prendre le pouvoir sur le chaos. Le véritable leader surgit lorsque le présent ne suffit plus, lorsque les anciennes certitudes s’effondrent et qu’une transformation devient inévitable. Il impose une direction, comble un manque de vision et prétend changer le cours des choses.
Le Corbeau, lui, avait peut-être compris la version infernale de cette règle : pour devenir un chef, il n’est pas nécessaire d’avoir une vision. Il suffit parfois d’être celui qui ose aller plus loin que les autres dans la mauvaise direction.
C’est ainsi qu’il nous était revenu, plus noir encore, le dessein plus sombre. Une noirceur si épaisse qu’elle semblait dépasser celle que sa nature de sombre idiot ingrat lui avait déjà conférée.
On aurait dit que Satan, dans un geste de générosité dont lui seul avait le secret, avait prélevé un supplément de ténèbres sur le Mamba Noir pour en parer son nouvel adepte. Comme si le Corbeau, tel un Icare inversé, n’avait pas cherché à s’élever vers la lumière, mais à tomber plus vite dans les profondeurs.
Une question agitait désormais les chancelleries infernales : avait-il enfin obtenu le statut dont il rêvait ?
Le Bureau des transmissions sataniques n’avait encore publié aucun procès-verbal. Mais des diablotins bavards laissaient entendre qu’au seuil du Temple, le Corbeau ne s’était pas présenté seul. Il était venu avec ses propres frères biologiques.
Détail étrange ! Où étaient donc passés le Mamba Noir et le Grand Animal ?
Les experts sataniciens, aussi discrets que les oracles de Delphes, étaient pourtant formels : le Corbeau était désormais assuré d’obtenir, au minimum, le poste de vice-émir de la Satanie dans la région où il sévissait.
Car être fils de Satan ne relevait plus seulement d’une dégénérescence individuelle. C’était devenu une aptitude : celle de dépraver tout ce que l’on touchait, surtout ce qui vous était le plus proche. Le roi Midas changeait l’or en richesse ; le Corbeau, lui, semblait transformer les liens du sang en instruments de pouvoir.
Et de ce point de vue, il avait fait mieux que tous avant lui. Il serait pourtant injuste de le comparer aux monstres qui l’avaient précédé. Ceux-là n’avaient jamais eu besoin de postuler au titre de fils de Satan, encore moins de sacrifier leur propre famille pour en obtenir l’investiture.
Le Corbeau avait-il mieux compris les subtilités de la promotion infernale ?
Il ne suffisait plus d’être mauvais. Il fallait être utile au mal. Satan, anyway, avait trouvé un bon suppôt, son homme ?