Les traîtres s'attirent parce que chacun trouve dans la trahison de l'autre l'absolution de la sienne. Ils se reconnaissent d'instinct, filent ensemble du mauvais coton et finissent, comme il se doit, par se trahir les uns les autres.
Judas, le plus grand traître de l'ex-LAF, faisait des pieds et des mains pour s'approcher du Corbeau. Il l'avait précédé sur ce terrain et, s'il consentait à partager le festin de la trahison, il n'entendait certainement pas en laisser toute la saveur à la Corbelle, à la Corbesse et à la traitraille batracienne. Celle-ci avait d'ailleurs muté dans le sillage de la métamorphose de l'ancien Ouroboros.
En devenant un Corbeau tenant le fromage dans son bec, celui-ci avait entraîné derrière lui toute la populace de la mare aux grenouilles dans sa métempsycose. La traitraille batracienne s'était changée en une meute de créatures indéfinissables, aimantées moins par le Corbeau que par le fromage. Les croassements avaient cédé la place à des gloussements gutturaux, annonciateurs de futures échauffourées autour des places arrachées aux Haillonneux et des reliefs d'un pouvoir désincarné par le retrait du Gourou.
Le Corbeau faisait l'objet d'une cour assidue. La Marmaille, la plus dépravée et la plus corruptible des castes, s'était fondue corps et âme dans la meute. La Racaille, elle, tergiversait. Elle s'était scindée en deux : un peloton de tête définitivement acquis au Corbeau et un peloton de queue qui ne semblait guère pressé de reprendre l'épuisante besogne consistant à contenir la furie haillonneuse.
Las des oracles extravagants de ses forces des ténèbres, le Corbeau s'était résolu à consulter le Monstre et sa vermine. Son obsession du Gourou confinait désormais à la pathologie. À l'extérieur, la confiance en sa capacité à tenir la barre s'effritait ; à l'intérieur, il manquait invariablement tous ses rendez-vous avec son peuple.
Une seule issue semblait subsister : la stratégie du chaos. Exaspérer le Monstre, embastiller des Haillonneux, provoquer leur révolte et pousser ainsi le Gourou vers une prétendue paix des braves, en pariant que son esprit de sacrifice l'empêcherait de s'y soustraire.
Le Grillon, la Pintade de Tangun et le Chat fâché se regardaient en chiens de faïence. Ils occupaient les premieres places des cibles de la Sergente recruteuse, la Nounou.
Cette dernière avait pourtant de quoi s'inquiéter. Car une question, plus inquiétante que toutes les autres, flottait déjà dans l'air : Qui tue le père, que fera-t-il de la mère ?