vendredi 13 février 2026

LA RESIGNATION TRANQUILLE

Chaque père de famille avait son préféré dans sa progéniture, sans lequel, ou loin duquel, il n’osait tout simplement pas concevoir de vivre. Ausssi lorsque Satan, brave pere de famille, sentit-il l’étau se resserrer autour des siens, les invertis, il avait tiré un coup de semonce. Comme à son habitude, sans fracas inutile, un geste presque banal, un événement anodin, mais dirigé à l’endroit exact où la douleur serait la plus ressentie. Un message clair avait été envoyé sans façon. Restait à savoir à qui il était véritablement destiné.

Était-ce à l’ouroboros... Trop absorbé par le sauvetage du grillon ? L'ouroboros faisait l'aveugle le sourd et le muet, tout à la fois. Visiblement respecter sa part du marché passé avec le monstre aux relents de complot contre son proto de gourou, lui en coutait. Il avait déserté l'espace public offrant un vide saisissant au grand bonheur de la nounou qui pouvait exercer en toute liberté. Au diable, la tisseuse et Imeldasse !

Ou bien l’avertissement visait-il le gourou... une manière de lui rappeler que le combat etait loin d'etre fini. Et qu'il ne pouvait accepter que ce dernier continue d'écorcher son leadership et qu'à travers ses paroles et ses actes, assiège son royaume. Les diatribes du gourou contre le mensonge, la cupidité et la malhonnêteté etaient perçus comme coups de belier contre la forteresse du mal

La chute du campusard avait éclaté comme une déflagration. Elle avait rattrapé l’ouroboros : son idée torne de paix en etait bien la cause.  N’avait-elle pas laissé prospérer l’impunité, pensant que la vertu publique s'accommoderait des natures mauvaises ?

Il va sans dire que la paix est un vaste concept, général et impersonnel. Et donc la racaille a laissé libre cours à sa vraie nature. Et donc la racaille n'avait fait que ce que la racaille sait faire. Bon chien chasse de race.

Peut-être la marmaille tenait-elle là sa chance de rédemption. La vraie violence c'était, en effet, une justice sans conscience. Encore fallait-il avoir la volonté, le courage et la compétence d’une chirurgie de haute précision : extirper la gangrène qui menaçait tout le corps de la racaille. Purifier revient moins souvent à sauver qu’à survivre !

Au fond, rien ne change : Loin des histoires d'ordre et de nécessité, le commun des mortels, comme les jababus, continuera de penser, avec une résignation tranquille, que le pouvoir de l'ouroboros venait de se consolider par le sang.

vendredi 6 février 2026

LA BLAGUE COSMIQUE

Les haillonneux savaient être ridicules mais d’un ridicule monumental au point que les jababus en demeuraient bouche bée. On ne savait plus très bien s’il fallait en rire ou en pleurer, de cette farce permanente. À chaque secousse infligée à l’ouroboros par l'opposition, ils se levaient comme un seul homme, non pour le sauver comme il semblait mais pour rappeler qu’il était leur affaire.

Car nul n’était autorisé à le critiquer ou blesser. L’ouroboros était leur symbole, monté patiemment pièce apres pièce dont ils étaient, bon gré, mal gré, les comptables attitrés de sa réussite ou de son échec, les procureurs et les gardiens. 

Aux pieds du fauteuil, la nounou, Imeldasse, la tisseuse et toute la traîtraille batracienne observaient ce ballet avec un mélange d’ahurissement et de lassitude. A la suite de beaucoup d'haillonneux qui, la surprise passée, avaient fini de comprendre leur gourou et comme toujours, ex post. Il avait fallu le vieux « jeune malsain », rejet tardif d’une racaille pourrie et ratée par un vieillard gâteux, pour leur servir de révélateur.

On pouvait s'attendre à ce que les ethnotellectuels batraciens, à la légèreté tapageuse, théorisent avec cette condescendance idiote de l'ouroboros que les haillonneux ne veillent en rien, ils convoitaient l'ouroboros. Comme eux mais d'une mauvaise facon. L’ouroboros était devenu un enjeu. De pouvoir ? Un os que l'on ronge ? C'etait insultant de les ravaler a ce stade d'opportunistes. On se le disputerait donc avec un zèle puéril, à coups de projectiles lexicaux, dans des batailles où la parole devenait pierre ?

Pour les haillonneux, pourtant, il n y avait pas de quoi fouetter un chat. Leur méthode brutale, brouillonne, épidermique pouvait semer le trouble mais leur intention etait toute simple. On pouvait servir l’ouroboros, le célébrer, l'encenser à l’asphyxie mais le contester demeurait leur  privilège exclusif. À bon entendeur, salut.

Mais les chimères durent autant que les mirages. La nature d’un ludopathe est de jouer, avec n'importe quoi, tout ce qui lui tombe entre les mains. L’ouroboros sera toujours ce garnement qui joue avec les allumettes, persuadé que l’incendie n’atteint jamais celui qui l’allume.

Là-bas, sous un ciel lourd de présages, le taureau noir et le cheval noir s’étaient rencontrés. Deux montures d’ombre pour deux cavaliers d’exception : l’ouroboros et le monstre, semblables dans leur singularité, peut-être davantage encore dans leur appétit. Leur poignée de main valait manifeste, scellait un accord. Du donnant-donnant. Elle disait les alliances que l’on nie avant de les célébrer, les pactes que l’on camoufle sous les ordures. Et plus troublant encore, le sourire qui avait illuminé le masque sombre de l'ouroboros, détrempé par la magie noire trop longtemps pratiquée, valait baiser de Judas.

Judas avait prouvé que le véritable challenge n’est jamais de pactiser avec l’obscurité mais de réussir à faire appeler cela de l'érudition supérieure.

dimanche 1 février 2026

LA SERENADE DES FAUX PROPHETES

                            Notre époque a réglé le problème du doute : chacun peut désormais parler au nom du divin, pourvu qu’il parle haut, fort et longtemps. Les faux prophètes n’imposent plus la foi. Ils imposent leur interprétation, sanctifient leur opinion et décrètent leur jugement. Gare à leurs contradicteurs, ils ne peuvent être que la progéniture du diable !

La foi a beau relever de l’intime, elle ne chemine jamais seule. Elle marche toujours flanquée d’un cortège : un texte sacralisé, une langue ancienne, et une armée d’interprètes chargés d’expliquer aux vivants ce que les morts voulaient dire. L’exégèse n’est donc pas un sacrement pédagogique, mais un dispositif de survie. Sans lequel, la révélation se rigidifie et avec lequel, elle est menacée de privatisation.

Là où la foi enflamme, l’exégèse devrait freiner. Là où la croyance s’enflamme, elle devrait refroidir. Car entre l’absence d’interprétation et son excès, l’humanité excelle à choisir la pire option. Notre monde contemporain semble avoir trouvé une belle parade avec l’exégèse personnelle, instantanée, auto-certifiée. A chacun son commentaire sacré, à chacun son sens ultime, à chacun sa vérité portable. Le texte ne se reçoit plus, il se conquiert. Et surtout, il se plie. 

L’exégèse moderne devient une source de préoccupation. Non plus comme discipline collective mais comme performance individuelle. Des figures surgissent de partout, les unes se proclamant mieux comprendre le message que les autres, que tous ceux qui les ont précédées. Ils ne se réclament plus d’une tradition, ils s'adonnent à la lecture pure. Les exégètes sans scrupules ne sont pas choisis, ils se choisissent. le problème n’est pas que chacun interprète, le problème est que certains transforment leur interprétation en mandat céleste

Gros paradoxe, l’exégèse, censée protéger le sens contre l’arbitraire, devient l’outil même de sa confiscation. Sous couvert de retour aux sources, on tarit la source ; sous prétexte de fidélité, on pratique l’amnésie sélective. Le texte est invoqué, mais l’histoire est degradée ; la lettre est mise en branle, l’esprit est mis en berne.

Les religions se spécialisent ainsi dans l'art de produire ces virtuoses de la certitude, ces entrepreneurs du sacré qui promettent l’absolu en format simplifié. Ils prospèrent dans un monde désorienté, friand de réponses magiques à des questions rationnelles. Et comme toujours, ce n’est pas le message qui change, c’est le "philosophe" qui le falsifie..

Les idéologies ont plus de pudeur. Monarchisme, socialisme, capitalisme, souverainisme... Leur prophète parle, ses disciples simplifient, ses héritiers vulgarisent, et ses successeurs trahissent. Puis on recommence. Elles ont cet avantage sur les religions, elles avouent leur revision, changent de prophète, le cas échéant, sans crise théologique majeure. Elles sont accommodantes au cours des evenments, à l'audience, à la réalite. Finalement, l’idéologie n'est-ce pas cette pensée qui survit à son auteur, mais rarement à sa première mise en pratique ?

Mais la paix sociale prônée par l’Ouroboros était bien cette idée sublime tellement sublime qu'elle en etait devenue suspecte car une paix qui inclut les bandits est soit une sagesse supérieure, soit une naïveté suicidaire. N'a-t-elle pas été confisquée, au fond, pour être dénaturée, édulcorée et mélangée par ses nouveaux amis condescendants et sa parentèle obséquieuse qui, à ses yeux, sont les seuls qui savent mieux, voient plus clair et entendent plus haut au point de lui brouiller le cerveau ? 

Pour corriger ces indélicats brouilleurs de cervelle de certain garnement ludopathe, les jababus relevaient le challenge de repréciser la pensée ouroborossienne. Loin de l’éternel phalanstère pour âmes fatiguées, son projet était d’une simplicité presque indécente : la paix globale prônée par l'ouroboros était une forme de libertarisme existentiel. Une nouvelle idéologie. Plus de “bons” d’un côté et de “mauvais” de l’autre, mais une nation traversée de contradictions assumées. L’État y devenait discret, la morale moins pressante et l’ordre public, une notion presque pudique. 

Accepter une coexistence sans hiérarchie morale immédiate pouvait aussi signifier   promouvoir une paix propice à la réforme ou le calme avant la correction..mais qu'il soit bien entendu que vouloir la paix de tous, c’est accepter que certains vivent encore comme s’ils ne la méritaient pas et supporter malgré tout qu’ils y aient droit !