dimanche 20 septembre 2026

LE CHAOS SALUTAIRE...

Le bonheur, c’est parfois faire semblant d’être heureux alors qu’on ne l’est pas. Une catastrophe, s’il en est, la peinture écaillée d’un monde qui courait vers sa fin. Satan n’intervenait pas qu’au Gourouland : il avait étendu son voile ténébreux bien au-delà jusque dans ces contrées où les contre-valeurs étaient devenues des méthodes assumées de grandeur des nations et d’émancipation des dirigeants. 

Ce n’était plus seulement la promotion du mal sous des habits neufs, mais la perte progressive se profilant de plus en plus nettement à un proche horizon du contrôle de la pensée elle-même, avec ce recours suranné à la machine pour dominer la nature plus vite et plus fort.

Le Secrétariat de Satan, lui, restait muet. Aucun communiqué, encore moins un procès-verbal de l’Assemblée générale de la Démonie : rien, pas même le moindre signe permettant de savoir si le Corbeau avait enfin obtenu l’onction infernale qu’il semblait attendre. Fallait-il donc, malgré les élucubrations des Jababus qui avaient retourné la bauge infecte où se vautrait la canaille batracienne mutante, continuer à épiloguer sur son sort ? Oui et non. 

**Oui**, car ces élucubrations avaient poussé les vieux démons infiltrés au coming out. Ils appelaient désormais ouvertement Satan à intervenir non pas contre le Gourou mais contre le Gourouland, à faire place nette et à offrir au Corbeau l’occasion de s’assumer enfin. 

**Non**, parce que cet afflux de la pègre et de toutes les crapules autour de lui renseignait précisément sur son changement de statut : on ne s’attroupe pas autour d’un homme heureux, mais autour d’un homme devenu utile, en tout cas d'une générosité impériale, tels ces dirigeants alkebulanais qui pour s'affirmer faisaient toujours montre d'une prodigalité effarante en distribuant à pleines mains ce qui ne le appartenait pas, confondant la cassette du peuple avec leur coffre personnel.  

Le drame du Corbeau etait qu'il avait obtenu ce qu’il croyait désirer — les courtisans, les applaudissements, les vieux démons — mais plus la foule grossissait autour de lui, plus son isolement devenait manifeste. Il pouvait multiplier les sourires et les artifices ; il ne pouvait fabriquer cette paix intérieure que le Coran associe à l’évocation d’Allah : C’est par l’évocation d’Allah que les cœurs se tranquillisent. 

 Le Corbeau ne pourrait donc jamais masquer son malheur, pas aux Gouroulandais en tout cas. Satan lui avait ouvert un boulevard vers l’enfer, large, brillant, bordé de courtisans, mais à sens unique. Comme Icare, comme Sisyphe, il ne lui restait alors qu’une arme : le temps. 

Procrastiner, encore et toujours, non pour résoudre les problèmes mais pour les laisser devenir insolubles, afin que la faute finisse par se confondre avec la fatalité et l’échec avec le destin. 

Le chaos devenait ainsi sa planche de salut. Il avait confondu le bruit de ceux qui le poussaient avec le bruit de ceux qui le soutenaient. Les vieux démons pouvaient bien applaudir, Satan pouvait bien garder le silence. De toutes façons, le précipice ne faisait jamais de bruit. 

vendredi 11 septembre 2026

DU DIAMANT, DES ALLUMETTES...

La forme et le fond ne s’opposent pas toujours. Tout comme l’image et son antécédent. Ils peuvent être de même origine. A la notable exception, peut-être, du diamant et de la houille.

Même matière première, le carbone, mais des destins, des propriétés et des utilités presque contraires. L’un demeure matière brute, sombre et désordonnée ; l’autre se structure dans les profondeurs, sous la pression, jusqu’à devenir cette pierre qui capte et renvoie la lumière.

Ainsi, l’un chauffe quand l’autre brille. Ce sont donc moins leurs origines que les conditions de leur formation qui les différencient. La forme, ici, est un trompe-l’œil : même matière, mais pas la même cristallisation.

Le même exemple pourrait illustrer le Gourou et le Corbeau.Même moule, même origine, même combat initial, même espérance. Puis vint l’épreuve du pouvoir. Et là, la matière se révéla.

Le Gourou semble avoir supporté la pression sans renoncer à ce qui fondait son combat. Le Corbeau, lui, paraît avoir laissé la pression révéler des scories que l’on ne soupçonnait pas.

Après Ouroboros, il pourra certes encore muer : changer de plumage, de discours, de posture, voire de nom. Mais derrière ces métamorphoses pourrait toujours demeurer le même gamin immature, arrivé au pouvoir par accident et surtout par une erreur de casting monumentale du Gourou.

Et c’est ici que la tragédie commence à prendre des allures de farce. Car toute l’énergie du Corbeau, de sa Nounou et de sa traitraille attitrée semblait désormais consacrée à une noble entreprise d’État : chercher les actes, bénir les paroles et susciter les gestes capables d’énerver le calme olympien du Gourou et de mettre les Haillonneux en colère.

A force de ce jeu malsain, il avait surtout perdu le sens de la réalité. L’ombre tutélaire et protectrice du Gourou lui était désormais aliénée, sans qu’il semblât mesurer ce qu’elle représentait, avait représenté et eût sans aucun doute représenté.

Car la communauté internationale, plus encore les instances financières, ne se laissent pas impressionner par les voeux sloganiques ni par les projections dithyrambiques chiffrées brandis à grand renfort de trompettes. Leur confiance ne s’emporte pas au gré des proclamations : elle se gagne par la crédibilité, l'exemplarité.

Le Corbeau avait peut-être confondu le vacarme de sa cour avec l’écho du monde.

Le Gourou demeurait ce diamant éblouissant qui captait les aiguilles des boussoles du monde vers le gourouland. Le Gourou était devenu la lumière.

Le Corbeau pouvait, donc, battre des ailes et changer de plumage. Le gamin immature pouvait agiter ses allumettes. Mais celui qui croyait s’être affranchi de l'ombre du gourou découvrait peut-être tardivement que, sans elle, il ne possédait encore aucune propre lumière.

On peut changer de peau sans changer de nature.

Le Corbeau pourra donc encore muer. Mais tant que demeurera, sous ses métamorphoses, ce gamin qui joue avec les allumettes sans mesurer le prix du feu, ses mutations ne seront que des changements de costume.

L’un chauffe comme la houille. L’autre brille comme le diamant. Le Gourou avait peut-être cru choisir un écrin pour préserver son diamant. Il n'avait, sans le savoir, choisi qu’un garnement ludopathe. 

mardi 25 août 2026

LE DETAIL ETRANGE...

La crise, dit-on, donne naissance au leader. Comme dans les contes et légendes, par hasard ou par chance, lorsque l’ordre vacille, une figure surgit pour combler le vide ; les héros épiques se lèvent lorsque le véhicule de l'histoire tombe en panne à un carrefour.

Mais les temps difficiles ne font pas toujours apparaître les hommes les plus chanceux. Fort heureusement, fort opportunément, ils révèlent aussi ceux qui savent prendre le pouvoir sur le chaos. Le véritable leader surgit lorsque le présent ne suffit plus, lorsque les anciennes certitudes s’effondrent et qu’une transformation devient inévitable. Il impose une direction, comble un manque de vision et prétend changer le cours des choses.

Le Corbeau, lui, avait peut-être compris la version infernale de cette règle : pour devenir un chef, il n’est pas nécessaire d’avoir une vision. Il suffit parfois d’être celui qui ose aller plus loin que les autres dans la mauvaise direction.

C’est ainsi qu’il nous était revenu, plus noir encore, le dessein plus sombre. Une noirceur si épaisse qu’elle semblait dépasser celle que sa nature de sombre idiot ingrat lui avait déjà conférée.

On aurait dit que Satan, dans un geste de générosité dont lui seul avait le secret, avait prélevé un supplément de ténèbres sur le Mamba Noir pour en parer son nouvel adepte. Comme si le Corbeau, tel un Icare inversé, n’avait pas cherché à s’élever vers la lumière, mais à tomber plus vite dans les profondeurs.

Une question agitait désormais les chancelleries infernales : avait-il enfin obtenu le statut dont il rêvait ?

Le Bureau des transmissions sataniques n’avait encore publié aucun procès-verbal. Mais des diablotins bavards laissaient entendre qu’au seuil du Temple, le Corbeau ne s’était pas présenté seul. Il était venu avec ses propres frères biologiques.

Détail étrange ! Où étaient donc passés le Mamba Noir et le Grand Animal ?

Les experts sataniciens, aussi discrets que les oracles de Delphes, étaient pourtant formels : le Corbeau était désormais assuré d’obtenir, au minimum, le poste de vice-émir de la Satanie dans la région où il sévissait.

Car être fils de Satan ne relevait plus seulement d’une dégénérescence individuelle. C’était devenu une aptitude : celle de dépraver tout ce que l’on touchait, surtout ce qui vous était le plus proche. Le roi Midas changeait l’or en richesse ; le Corbeau, lui, semblait transformer les liens du sang en instruments de pouvoir.

Et de ce point de vue, il avait fait mieux que tous avant lui. Il serait pourtant injuste de le comparer aux monstres qui l’avaient précédé. Ceux-là n’avaient jamais eu besoin de postuler au titre de fils de Satan, encore moins de sacrifier leur propre famille pour en obtenir l’investiture.

Le Corbeau avait-il mieux compris les subtilités de la promotion infernale ? 

Il ne suffisait plus d’être mauvais. Il fallait être utile au mal. Satan, anyway, avait trouvé un bon suppôt, son homme ?