dimanche 3 mai 2026

LA SURVIE D'UNE SOCIETE...

Le traître et l’ingrat ne sont pas de simples figures à vouer aux gémonies. Dans toutes les civilisations, ils inquiètent davantage que l’ennemi déclaré. On les confond parce qu’ils marchent souvent ensemble, mais leurs ressorts diffèrent.

La trahison est une rupture : elle brise un lien vivant, renie un engagement dit ou implicite.  L’ingratitude, elle, relève de la mémoire : elle efface, elle nie le don reçu, elle vit comme si aucune dette symbolique n’avait existé. « Quand on boit l’eau du puits, on se souvient de celui qui l’a creusé. »

Le traître se pare volontiers de nécessité, d’équilibre ou d’intérêt supérieur. Il se croit lucide, arbitre du réel, et baptise exigence ce qui n’est qu’abandon. « Le mensonge prend l’ascenseur, la vérité prend l’escalier. »

L’ingrat, lui, réécrit le passé pour s’affranchir : là où le premier altère un acte, le second falsifie toute une histoire.

Le péril culmine quand les deux se confondent : rupture et effacement marchent alors d’un même pas. Celui qui rompt nie avoir jamais été lié ; le jugement se dissout, la faute devient introuvable.

L’Ouroboros, lui, tenait des deux. Traître sacré, ingrat consommé. Il ne jouait plus avec les allumettes : il avait déjà mis le feu. Pris d’un délire de grandeur, il s’imaginait rival des voix du peuple, alors qu’il n’en était que l’écho tardif. L’image qui demeurait était celle d’un homme acculé, mesurant — trop tard — la portée du gourou.

Invectives, mensonges, menaces : il s’en parait comme d’atours. En vain. « On peut farder le visage, pas la conscience. »Un traître doit être nommé, un ingrat reconnu pour tel : non par haine, mais pour que la cité garde la force de dire le vrai. 

Car toute société survit à ses traîtres et à ses ingrats si elle conserve ce pouvoir de nommer la faute. À défaut, elle s’égare et perd son âme.

La gourouland vacillait. L’Ouroboros avait oublié qu’il n’était  et ne serait jamais qu’un substitut. Or « qui oublie sa dette oublie aussi sa fidélité » : ne sachant plus ce qu’il doit, il ne sait plus à quoi tenir.

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