Le bonheur, c’est parfois faire semblant d’être heureux alors qu’on ne l’est pas. Une catastrophe, s’il en est, la peinture écaillée d’un monde qui courait vers sa fin. Satan n’intervenait pas qu’au Gourouland : il avait étendu son voile ténébreux bien au-delà jusque dans ces contrées où les contre-valeurs étaient devenues des méthodes assumées de grandeur des nations et d’émancipation des dirigeants.
Ce n’était plus seulement la promotion du mal sous des habits neufs, mais la perte progressive se profilant de plus en plus nettement à un proche horizon du contrôle de la pensée elle-même, avec ce recours suranné à la machine pour dominer la nature plus vite et plus fort.
Le Secrétariat de Satan, lui, restait muet. Aucun communiqué, encore moins un procès-verbal de l’Assemblée générale de la Démonie : rien, pas même le moindre signe permettant de savoir si le Corbeau avait enfin obtenu l’onction infernale qu’il semblait attendre. Fallait-il donc, malgré les élucubrations des Jababus qui avaient retourné la bauge infecte où se vautrait la canaille batracienne mutante, continuer à épiloguer sur son sort ? Oui et non.
**Oui**, car ces élucubrations avaient poussé les vieux démons infiltrés au coming out. Ils appelaient désormais ouvertement Satan à intervenir non pas contre le Gourou mais contre le Gourouland, à faire place nette et à offrir au Corbeau l’occasion de s’assumer enfin.
**Non**, parce que cet afflux de la pègre et de toutes les crapules autour de lui renseignait précisément sur son changement de statut : on ne s’attroupe pas autour d’un homme heureux, mais autour d’un homme devenu utile, en tout cas d'une générosité impériale, tels ces dirigeants alkebulanais qui pour s'affirmer faisaient toujours montre d'une prodigalité effarante en distribuant à pleines mains ce qui ne le appartenait pas, confondant la cassette du peuple avec leur coffre personnel.
Le drame du Corbeau etait qu'il avait obtenu ce qu’il croyait désirer — les courtisans, les applaudissements, les vieux démons — mais plus la foule grossissait autour de lui, plus son isolement devenait manifeste. Il pouvait multiplier les sourires et les artifices ; il ne pouvait fabriquer cette paix intérieure que le Coran associe à l’évocation d’Allah : C’est par l’évocation d’Allah que les cœurs se tranquillisent.
Le Corbeau ne pourrait donc jamais masquer son malheur, pas aux Gouroulandais en tout cas. Satan lui avait ouvert un boulevard vers l’enfer, large, brillant, bordé de courtisans, mais à sens unique. Comme Icare, comme Sisyphe, il ne lui restait alors qu’une arme : le temps.
Procrastiner, encore et toujours, non pour résoudre les problèmes mais pour les laisser devenir insolubles, afin que la faute finisse par se confondre avec la fatalité et l’échec avec le destin.
Le chaos devenait ainsi sa planche de salut. Il avait confondu le bruit de ceux qui le poussaient avec le bruit de ceux qui le soutenaient. Les vieux démons pouvaient bien applaudir, Satan pouvait bien garder le silence. De toutes façons, le précipice ne faisait jamais de bruit.
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