La drôle de guerre continuait à travers ses conséquences insidieuses dans l’existence des peuples. Elle était drôle non pas seulement parce qu'elle en avait redéfini le concept mais surtout qu'il fallait y regarder de plus près et plus longtemps pour en connaitre le vainqueur.
L’Empereur rouge avait compris avant les autres qu’il etait la cible véritable de Teddy. Lequel, comme on doit s'y attendait, relancé la lutte éternelle pour la prééminence de son pays et ne reculerait devant rien pour la renaissance de son pays. Sa seule erreur fut d'avoir approché Teddy en premier. Sur insistance de Soso, il faut le dire. Il lui avait soumis son offre : un partage négocié des zones d’influence, présenté comme un compromis raisonnable.
Teddy, fort surpris, avait écouté. Il savait que, derrière les sourires et les poignées de main, les empires ne parlaient jamais de paix. Ils parlaient seulement de rapports de force. Teddy avait pense que c'était un signe de faiblesse et avait préféré ignorer l'offre. Ce manque d'enthousiasme ne surprit guère l’Empereur rouge, pour qui, Teddy ne faisait que repousser l’inévitable.
Car les grandes puissances finissaient toujours par se partager le monde lorsqu’elles comprenaient qu’aucune d’entre elles ne pouvait le posséder entièrement. Maintenir leur statut exigeait renouvellement industriel permanent d'une part comme d'autre part, l'essor de leurs complexes militaro-industriels exigeait des tensions permanentes, des ennemis crédibles et des guerres suffisamment longues. Objectif suprême : l’entretien de leurs gigantesques machines.
On attendait donc, dans les chancelleries comme dans les marchés financiers, de connaître le nouvel équilibre auquel les grands étaient secrètement parvenus. L’Empereur rouge avait-il corsé son offre ? Teddy avait-il consenti à quelles concessions ? Soso avait il-été consulté ?
Mais au milieu de ces jeux impériaux, une question plus fondamentale s’imposait : pourquoi la vie était-elle devenue subitement si difficile sur Terre ? Pourquoi l’homme moderne, entouré de technologies prodigieuses et de connaissances inégalées, semblait-il plus inquiet, plus instable et plus désorienté que ses ancêtres ?
L’homme n’a pourtant créé ni l’air qu’il respire, ni l’eau qu’il boit, ni le sol qui le nourrit. Et il est probable qu’il ne les créera jamais véritablement. Les éléments essentiels de la vie lui ont simplement été donnés avec la nature et les animaux pour compléter sa subsistance et orner son existence. Toute civilisation repose d’abord sur ces dons premiers. Sans eux, ni science, ni économie, ni armée, ni empire ne subsistent plus de quelques jours.
Pourtant, parce que ces biens fondamentaux sont accessibles et paraissent aller de soi, l’homme les banalise. Il les traite comme des évidences secondaires pendant qu’il érige ses propres productions au rang de finalité suprême. Il mesure désormais la valeur du monde à l’aune de ce qu’il fabrique, de ce qu’il extrait, de ce qu’il vend ou accumule, oubliant progressivement ce qui rend tout cela possible. Ainsi, l’humanité s’est mise à célébrer l’artifice tout en négligeant les conditions mêmes de son existence.
Le véritable enjeu n’était donc peut-être pas de dominer la planète, mais d’apprendre à préserver ce qui la rend habitable, ce qui fonde la cohabitation. Une alliance authentique pour la sauvegarde de la vie devrait succéder aux écologismes marginaux ou folkloriques qui, trop souvent, se réduisent à des querelles partisanes, à des postures morales ou à des marchés opportunistes. Il ne s’agissait plus seulement de sauver quelques espèces emblématiques ou de réduire des statistiques climatiques : il fallait réconcilier l’homme avec les fondements matériels et spirituels de sa propre survie.
La drôle de révolution continuait au Gourouland, aussi.
Il est communément admis qu’un homme ou une femme qui se joue d’autrui finit fatalement par devenir, à son tour, le jouet d’un autre. Le goumin aurait-il donc son propre karma ? Une loi secrète de réversibilité par laquelle les manipulateurs finissent eux-mêmes manipulés, les traîtres trahis, les stratèges absorbés par des stratégies qui les dépassent ? Peut-être existait-il, au cœur même des relations humaines, une mécanique invisible qui se chargeait tôt ou tard de rétablir certains équilibres.
À supposer que Satan et le monstre de Frankenstein fussent des hommes, alors la position de la nounou était devenue très délicate. La traitraille ubiquitaire commençait-elle à comprendre l’étendue de son problème ?
Il est relativement facile de dérober une marchandise ; le véritable défi consiste ensuite à trouver à qui la vendre sans se condamner soi-même. Ainsi l’ouroboros était-il devenu une patate brûlante entre leurs mains. Chacun voulait s’en débarrasser sans en assumer le poids. L’objet, la créature ou peut-être le secret qu’il représentait était devenu trop encombrant pour être gardé, trop dangereux pour être détruit et trop compromettant pour être revendiqué. À qui le fourguer ? Qui accepterait d’en partager le fardeau, la culpabilité et les conséquences ? Même les plus cyniques semblaient hésiter devant ce legs empoisonné.
Le sort semblait désormais jeté. Le dernier esclandre du garnement qui s'était remis à jouer avec les allumettes, avait achevé de convaincre les plus lucides de son irresponsabilité foncière. Car il fallait une étonnante vacuité pour persister dans ces gamineries politiciennes à une heure aussi grave de l’Histoire.
N'est ce pas que tandis que les puissants jouaient avec les nerfs du monde, les conséquences réelles de leurs caprices étaient supportées par les pauvres hères des contrées alkebulanaises, abandonnées à des potentats vaniteux, désorientés et incapables de penser au-delà de leur propre survie politique ?
L’Alkebulan demeurait atone. Comme pétrifiée par la brutalité de la crise et par la rapidité avec laquelle le désordre se propageait. Les peuples regardaient monter les prix, disparaître les opportunités et se multiplier les humiliations collectives avec cette lassitude des terres longtemps habituées à subir l’Histoire plutôt qu’à la conduire. Les palais continuaient leurs cérémoniaux creux, les discours officiels promettaient des lendemains imaginaires, tandis que les jeunesses erraient sans horizon entre exil, colère et résignation.
Au Gourouland, déjà, le gourou identifiait l'ouroboros comme l'idiot utile de la révolution, l'accélérateur nécessaire pour lever le reste des taupes contre-révolutionnaires tapies dans l'ombre. Hé oui, le système, capitaliste pour ne pas dire le nom, gardait intact sa force de frappe et faisait preuve d'une formidable résistance.
Et à l'instar de l'ouroboros qui s'était livré poings et pieds liés au Tonton increvable, les élites alkebulanaises semblaient vivre dans une temporalité parallèle, à contre-sens de l'histoire. Certaines continuaient de singer les anciennes métropoles avec un zèle presque pathétique ; d’autres se réfugiaient dans des rhétoriques identitaires grandiloquentes qui masquaient difficilement l’absence de projet véritable. L’indépendance avait parfois changé les drapeaux sans réellement transformer les structures mentales. Beaucoup gouvernaient encore comme des intendants précaires d’un ordre mondial qu’ils prétendaient pourtant dénoncer.
Et cependant, sous cette apparente inertie, quelque chose continuait de couver. Une fatigue historique, peut-être, de civilisations humiliées, repues de frustration, ruminant leur malheur en silence jusqu’au moment où une génération finit par transformer le ressentiment diffus en volonté collective.
Peut-être était-ce cela le fondement de cette agitation des grandes puissances qui avaient perçu l'intensité de la vague qui prenait naissance. Le vieux récit de la domination s’essoufflait. Et avec lui, les justificatifs éculés de l'ordre suranné dont ils s'échinent à longueur de temps à maintenir loin du point du rupture. Les peuples supportaient encore le poids des structures anciennes, mais l’adhésion intérieure se fissurait peu à peu. Et lorsqu’un monde cesse d’être cru, il commence déjà à s’effondrer.