Satan pere avait il entendu les appels du pied pressants ou agreait il enfin les offrandes du Corbelet ? Toujours est il que le cor de la démonie avait retenti, évoquant une réunion d'urgence de la filiation démoniaque pour l'examen d'une nouvelle adhésion, une cérémonie d'accueil d'un nouveau frere en Satan.
Bref, un papa avait convoqué ses enfants.. Et notre corbeau en puissance, flanqué du grand animal et du larbin noir au coeur noir, aussi noir que le charbon noir, avait répondu à l'appel.
En tout état de cause, l'affaire était jugée suffisamment sérieuse pour que les anciens de la confrérie quittassent leurs tanières, leurs antres et leurs cabinets de compromission. On n'accueillait pas n'importe qui dans la famille. Pour entrer dans la grande fraternité des corrupteurs, il fallait avoir fait ses preuves : savoir mentir sans rougir, trahir sans trembler, jurer fidélité tout en préparant déjà son prochain reniement.
Il etait important, a ce niveau, d'exhumer des calendes démoniaques, le dialogue qui, naguère, avait consacré l'accueil du frere valachiote.
— Frère, lui dit-il, pourquoi souhaitez-vous rejoindre notre filiation ?
— Parce que j'ai beaucoup appris de vous.
— Et quelles sont vos qualités ?
— Je sais transformer mes intérêts en principes, mes échecs en complots, mes reniements en stratégie et mes ambitions personnelles en destin national.
Un vieux démon se leva pour applaudir.
— Excellent ! Il a compris l'essentiel : chez nous, le vice ne disparaît jamais ; il change simplement de vocabulaire.
On passa alors à l'épreuve initiatique.
On lui présenta trois portes.
Sur la première était écrit : TRAHISON.
Sur la deuxième : COMPROMISSION.
Sur la troisième : POUVOIR.
Le candidat regarda les trois portes et demanda :
— Et si je prends les trois ?
Le silence fut suivi d'une ovation.
Le Grand Maître descendit alors de son trône, posa une main sur l'épaule du nouveau frère et prononça la formule consacrée :
— À partir de ce jour, tu n'auras plus d'amis, seulement des intérêts ; plus de principes, seulement des circonstances ; plus de vérité, seulement des versions.
Puis il lui remit l'insigne de la confrérie.
— Bienvenue parmi les nôtres.
Et toute la filiation démoniaque répondit en chœur :
— Il est des nôtres !
Le secrétaire général inscrivit soigneusement son nom au registre.
À la rubrique qualités particulières, il hésita un instant avant d'écrire :
« Potentiel exceptionnel. Déjà presque l'un des nôtres. »
Les jabbaus pouvaient s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme. Ils avaient bien observé le Corbeau, ses manières, ses silences et surtout cette étrange façon qu’il avait de tourner autour du troupeau sans jamais s'y meler.
Car lorsque le comportement d'un individu vous paraît louche, c’est souvent que la nature de son jeu vous échappe encore... Pour ainsi dire, il faut toujours prêter l’oreille à sa logique subjective, à ce fameux instinct qui, contrairement à ce que l’on voudrait parfois nous faire croire, n’est pas nécessairement ce murmure du diable.
Était-ce de l’avarice ou de la cupidité ? Les deux, peut-être. Le Corbeau, précisément, avait toujours eu l’art de se tenir à la frontière entre les deux. Etait-il donc pertinent de chercher à les distinguer chez le Corbeau ?
Ne nous avait-on pas enseigné, dans les catéchismes élémentaires, que deux loups affamés lâchés dans un troupeau ne feraient pas davantage de dégâts qu’un leader habité par ces deux passions ?
On nous avait aussi appris qu’il était plus facile de déplacer les montagnes que d’arracher ces deux passions du cœur de l'homme.
Lorsqu’avarice et cupidité se donnent la main, ce n’est plus le troupeau qu’il faut surveiller mais le berger, plutot.